Via Francigena

J46-J47: de San Quirico d’Orcia à Acquapendente, pratiquer la bienveillance

Je me réveille avec une conscience aiguë que je m’apprête à parcourir les deux étapes que je redoute le plus depuis le moment où j’ai commencé à envisager ce périple : je vais entrer sur le territoire des chiens maremmani, qui veillent sur les troupeaux de moutons, sans surveillance humaine, et qui sont connus pour les défendre férocement s’ils pensent que quelqu’un les menacent (un marcheur qui passerait par là par exemple). C’est donc en état d’hypervigilance que j’entame ma marche. Mon allure varie d’ailleurs toute la journée: très lente quand je ne vois pas ce qui m’attend devant moi, rapide comme une flèche lorsque j’aperçois dans mon champ de vision latéral des formes pouvant possiblement (avec une imagination débordante) être des moutons. Pendant tout le début de mon parcours, je ne vois aucun troupeau à l’horizon et reviens donc à un état relativement détendu, qui me permet de profiter des vues splendides sur le Val d’Orcia, reconnu patrimoine mondial par l’Unesco. Je traverse des villages adorables, notamment Vignoni Alto, où un chat très sociable me tient compagnie pendant plusieurs minutes, puis Bagno Vignoni, village thermal d’une tranquillité telle que j’y resterais bien à vie, à faire du tai chi devant la piscine d’eau fumante qui sert de place centrale, comme le groupe que je reste un bon moment à observer. Le chemin ne cesse de monter et descendre assez abruptement, testant mes limites physiques. Je peste (pour le dire poliment) à haute voix, mais je retrouve brutalement mes forces et mon énergie lorsque je vois ce panneau:

Ça y est, on y est vraiment ! Ma peur chasse la difficulté physique comme la sonnerie du réveil chasse les restes des rêves. Je fonce. Finalement, aucun chien maremmano ne rencontre ma route de trop près. J’arrive donc rassurée à la montée finale vers Radicofani, qui longe une route. Et c’est bien entendu le moment que choisit un énorme chien de berger pour sortir d’un portail ouvert et me foncer dessus en aboyant ! Mon sang ne fait qu’un tour et j’oublie toutes mes résolutions, tous les scénarios que j’ai formulés dans ma tête, où je continuais à marcher à allure égale, sans regarder le molosse… Non, je fais demi-tour et marche, marche… quand je me suis éloignée, je me retourne: il est là, sur le bord de la route, il me regarde et il aboie, il m’attend… Sans même y réfléchir, j’arrête une voiture. Le conducteur comprend immédiatement et me fait monter. Il m’explique que c’est le chien d’un berger connu dans la zone pour être irresponsable, et que ces chiens ont déjà mordu plusieurs personnes. Il reste encore trois ou quatre kilomètres jusqu’au sommet, je devrais me faire déposer dès l’obstacle dépassé, je pourrais…mais mon sauveur me dit si gentiment qu’il va me déposer à Radicofani, que ça ne le dérange pas car il y va, que je n’insiste pas. Je me retrouve donc à l’entrée de la ville en cinq minutes au lieu d’une heure de dur labeur. Devrais-je me sentir coupable ? Ai-je cédé à ma peur ? Ces pensées me traversent quelques secondes, mais je choisis la bienveillance envers moi-même : j’affronte ma peur des chiens depuis un mois et demi, j’ai marché plus de 900 kms, alors je me fous la paix ! C’est donc sereine que j’arrive à mon ostello, où je rencontre Paola et Stefano, couple de romains cyclistes. En me promenant dans ce village médiéval, je tombe sur Chris, l’américain, qui m’offre un délicieux verre de Montalcino. Il est sympathique, mais la discussion est laborieuse, sans que je n’arrive à m’expliquer pourquoi, sans doute nos deux mondes ont-ils du mal à se rencontrer. Le fait qu’il fronce les sourcils et tende l’oreille à chaque fois que je prononce une phrase, pourtant dans mon anglais le plus propre (et alors qu’il ne prend pas la peine de remplacer Thank you par Grazie lorsqu’il s’adresse au serveur), n’aide peut-être pas. Pour le dîner, je retrouve Paola et Stefano pour un menu del pellegrino, et je me plonge avec plaisir dans la fluidité des échanges, l’humour, la connection. Pour clore cette journée en beauté, nous croisons un gros chien adorable et amateur de caresses dans le village. Je prends cela comme un petit clin d’oeil de la vie !

Malgré une très bonne nuit de sommeil, le lever est difficile. La fatigue commence à se manifester, mais la descente magnifique vers Acquapendente m’aide et me porte. En revanche, la longue marche le long de la Via Cassia est plutôt pénible, même si je m’attendais à pire en terme de circulation sur cette route qui relie Rome à Sienne. Je me fais klaxonner par des camionneurs, sans doute peu habitués à voir une femme seule randonner. Puis un van transportant des chevaux, après une « klaxonnade intensive », s’arrête en plein milieu de la route. Le conducteur m’interpelle gaiement et me pose tout un tas de questions, il descend même du van pour que le passager le prenne en photo avec moi, me serre dans ses bras, veut une bise… En tentant d’analyser la situation, j’hésite quelque peu entre franche camaraderie et harcèlement sexuel… mais bon, ils finissent par repartir toujours en klaxonnant et en faisant de grands gestes pour me saluer, donc je décide d’opter pour la camaraderie légèrement déplacée. Au milieu de toutes ces aventures, je croise le panneau annonçant le passage de la Toscane au Latium, ce qui ne manque pas de déclencher un petit éclat nostalgique dans ma poitrine: j’entre dans la dernière région de mon voyage…

Arrivée à Acquapendente, que je découvre avec surprise (et joie) pleine d’oeuvres de street art, je croise Chris, nous convenons d’aller boire un verre un peu plus tard. Avant de le retrouver, je suis traversée par plusieurs mouvements: je redoute que nos échanges soient aussi poussifs qu’hier, j’ai envie d’aller chercher au delà des apparences, comme cela m’a réussi plusieurs fois au cours des dernières semaines, je veux explorer l’un des principes de la pleine conscience: le regard neuf du débutant, en tentant d’aborder le moment sans à priori. Résultat ? La conversation peine à décoller, j’ai la sensation que nous vibrons sur deux fréquences totalement différentes, mais j’accueille cela avec bienveillance envers moi, envers lui, envers notre binôme dissonant. Je ne me dis pas que le « problème » vient de moi (comme je le fais souvent en situation d’inconfort social) ou vient de lui. Il n’y a pas de problème, c’est comme ça et c’est tout, il n’y a pas d’affinités. Je ne fais pas d’effort particulier pour compenser, pour me (sur)adapter à son univers. Cela n’a l’air de rien, pourtant pour moi c’est un progrès important que je savoure toute la soirée.

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