Au petit-déjeuner, je rencontre Chiara, une étudiante en médecine milanaise, qui me propose de faire un bout de chemin ensemble. Je saute sur l’occasion car je suis d’humeur à papoter, et d’autant plus en italien. J’apprends, au milieu des champs, des traversées de ponts romains et de villages pittoresques, que ce que Chiara redoute le plus dans cette aventure, ce ne sont pas les chiens mais la solitude: se retrouver seule face à elle même, elle qui est issue d’une famille nombreuse dont elle est très proche. Mais elle a décidé de se confronter à cette crainte en partant malgré tout, et, si elle marche quand elle le peut avec d’autres, elle réalise qu’en fait son appréhension était pire que la réalité. C’est une réflexion que je me suis moi même faite à plusieurs reprises dans ma vie. Je la laisse à mi chemin car aujourd’hui est une petite journée et je veux en profiter pour visiter le fabuleux village de Bard et son fort. Cela est l’occasion une fois de plus de mettre en exergue mon inculture historique (encore ce fameux Napoléon…). En poursuivant ma route je change d’époque en parcourant ce qui semble avoir été une autoroute romaine. J’arrive dans la charmante petite ville de Pont-saint-martin et suis superbement accueillie par Angela à l’ostello communal. Incandescente, bavarde, chaleureuse…tout ce que j’aime chez les italiens ! L’ostello est presque vide, un italien que je croise souvent mais qui ne veut pas vraiment communiquer (c’est son choix, je le respecte totalement: chacun a sa façon de vivre cette expérience) et un couple de français avec qui je discute un peu. La soirée sera très calme.







En ce 14ème jour de voyage, c’est seule que je marche, et les 20 kms d’étape me laissent l’occasion de réfléchir. Je me rends compte que la marche est un condensé de la vie: il y a des obstacles, des moments difficiles, des surprises, des moments de joie, de rencontre, des traversées du désert. Je l’expérimente aujourd’hui: après un chemin à travers forêt et vignes très agréable, je me retrouve dans un village dortoir peuplé d’énormes maisons vides et grillagées, sans un humain à l’horizon. Il fait beau, la montagne n’est pas loin et toujours aussi belle, pourtant je trouve l’endroit triste et légèrement angoissant: une petite traversée du désert. La rencontre avec un chien qui se promène seul dans les rues et m’aboie dessus n’arrange rien, mais j’arrive à le dépasser et je me sens forte et fière : un obstacle vaincu. Plus tard, alors que je viens de marcher au bord d’un lac tranquille, je me retrouve seule dans une zone industrielle inhospitalière et là je me demande pourquoi j’ai eu l’idée saugrenue de me lancer dans cette aventure…mais quelques mètres plus loin, un vieux monsieur à moto s’arrête et me demande si je fais la Via Francigena. À ma réponse affirmative, il me dit qu’il faut que je vois une maison un peu plus loin, et il décide de faire demi-tour pour me la montrer: c’est sa maison et il a créé et affiché sur la façade tout un tas de messages d’encouragements et de bienvenue pour les marcheurs, incroyable de gentillesse ! Je passe dans la journée d’une solitude totale par endroit à une foule surexcitée, car à Ivrea, mon étape de ce soir, c’est le festival international des tambours et des fifres (petites flûtes de fanfares), quel contraste! Bref, sur le chemin comme dans la vie, je traverse des pics et des vallées, des torrents et des lacs tranquilles, mes émotions font le yoyo. Alors je prends conscience qu’il est inutile de chercher à contrôler ce qui est extérieur à nous (l’avenir, les autres…), on ne sait jamais ce qui nous attend au coin de la rue. Peut-etre une des clés est-elle d’apprendre à accepter sa vulnérabilité.








