Via Francigena

J11 – J12: de Aosta à Verrės, et le chemin commence son oeuvre…

La pause a été bénéfique, mais c’est une grosse étape qui m’attend aujourd’hui: 28 kms, la plus longue depuis que j’ai démarré. Vais-je y arriver ? Je traverse les rues d’Aoste plutôt sereine en me disant que j’arriverai bien quelque part à un moment… À peine sortie du centre ville, je fais connaissance avec quatre retraités français très joviaux, le contact passe immediatement entre nous, j’ai l’impression de les connaître depuis toujours, d’ailleurs je passe la matinée avec eux entre vignes et châteaux. Mais ils ont divisé l’étape en deux et s’arrêtent à mi chemin, je dois donc accélérer un peu si je veux atteindre Châtillon sans devoir finir à la lampe frontale. Le chemin se déroule tranquillement, dominé par les Alpes, jusqu’à ce que…il fallait bien que cela arrive: au détour d’un virage, à l’entrée d’un village perdu dans une colline, j’entre-aperçois un chien allongé en plein centre de la route ! Panique ! Alerte maximale ! D’un coup d’un seul, je fais demi-tour, sans pouvoir envisager la situation avec logique: la peur à pris le dessus. Je marche quelques mètres, et là seulement je me mets à raisonner: je ne peux pas faire de détour en rebroussant chemin: je viens de marcher une heure sur la seule voie possible; je ne peux pas braver le potentiel danger: quelque chose en moi de très puissant m’en empêche… Il me faut une aide du ciel, c’est la seule solution ! Et là, comme par magie, alors que je n’ai croisé aucun marcheur depuis trois bonnes heures, apparaissent deux silhouettes chargées de sac à dos et munies de bâtons de pèlerins ! J’ai du mal à y croire, mais Angelo (Ange en italien, comme par hasard…) et Giovanni sont bien réels. Je leur explique mon blocage et nous tentons le passage du fameux chien ensemble, chien qui n’est plus sur la route mais quelques mètres plus loin avec ses maîtres, et qui reste plutôt indifférent à notre passage (sans commentaire). Nous finissons la journée de marche ensemble dans la bonne humeur (et un peu dans la douleur quand même), et fêtons les 28 kms accomplis par trois tournées de bière dans la charmante bourgade de Châtillon.

Je passe la nuit dans un Bed and Breakfast fabuleux dans les hauteurs du village, la vue est splendide. L’accueil offert par Carmen, la propriétaire, est exceptionnellement chaleureux, bien que haut en couleurs (elle en serait à sa 7ème vie sur terre et peut semble-t-il communiquer avec les archanges…ne me demandez pas ce que c’est). Son énergie est tellement positive que cela me fait réfléchir à la façon dont nous catégorisons si facilement les autres: les illuminés, les cons, les cools, les méchants, les gentils… Carmen est hors catégorie : elle est perchée et si attachante. Je suis sous le charme et peu importe qu’elle pense avoir le don de guérir le cancer, je décide de ne pas résister au fait d’être profondément touchée par cette rencontre. Et en plus le matelas est hyper confortable !

La journée de Châtillon à Verrès se déroule sans accroc, je croise plusieurs couples déjà rencontrés, des russes, des roumains, mais ma route est plutôt solitaire aujourd’hui. Je marche sur les traces des romains, littéralement puisqu’à plusieurs endroits on voit encore la marque des roues des chars ! La montagne m’accompagne avec des vues spectaculaires, des torrents, la forêt, un vrai bonheur, à peine perturbé par les aboiements des chiens qui montent fièrement la garde de leur logis. Le soir, à Verrès, je retrouve Giovanni et, en mangeant une énième pizza, nous échangeons sur les particularités de ce type de marche, sur le fait qu’après l’effort physique écrasant des premiers jours vient la partie libératrice: le fait d’être constamment dans un environnement nouveau fait que l’on est forcément attentif au moment présent, et les ruminations habituelles (pour moi en tout cas) s’attenuent peu à peu. Je le ressens personnellement car mes pensées s’apaisent, mes inquiétudes par rapport au travail que j’ai laissé ont de moins en moins d’emprise sur moi, mes questionnements sur mon avenir également… C’est une des oeuvres du chemin… en plus des apparitions de marcheurs-sauveurs !

Laisser un commentaire