Via Francigena

J15 – J16 : d’Ivrea à Santhia, satisfaire son instinct grégaire

On dit que le plus beau dans les voyages, ce sont les rencontres humaines. Je le vérifie chaque jour sur la Via. Que ce soit une discussion furtive, un signe de tête dans la rue ou une soirée d’échanges à bâtons rompus, le contact avec mes congénères me nourrit profondément. Les autres me fascinent, m’intéressent, me touchent, me laissent parfois perplexe… En marchant seule, je prends davantage conscience de mon instinct grégaire et j’ai soif de contact humain. Moi qui suis parfois réservée dans certains contextes de ma vie « habituelle », je suis ici d’une sociabilité déshinibée qui pourrait même friser le ridicule.Je vois passer une voiture dans un village désert ? Je me réjouis. Un cycliste qui me salue ? Je saute intérieurement de joie. Des marcheurs ? Mon coeur s’exalte. Alors ce matin, quand je me rends compte que Giovanni, l’un de mes anges gardiens d’il y a quelques jours, est dans le même B&B que moi, je suis toute contente de parler quelques minutes avec lui. Dans cet enthousiasme, je pars optimiste sans prendre de petit déjeuner (qui me ferait revenir sur mes pas et ajouter quelques mètres à mon étape de plus de 20 kms) en me disant qu’on est en Italie et que je trouverai forcément un bar ouvert dans l’un des villages que je traverserai…erreur fatale ! J’attends 4 longues heures de sueur et d’effort avant de pouvoir déguster un cappucino, mais c’est au moins l’occasion de faire tomber un cliché: il n’y a pas systématiquement un bar ouvert dans chaque village italien.

La marche du jour me voit abandonner les montagnes pour les collines, à travers forêt, champs et lacs. Je marche vite car je sais que la Casa del movimento lento, un ostello de Roppolo tenu par Alberto et Susanna, un couple de baroudeurs à vélo, m’attend. Je veux me reposer à l’ombre dans leur grand jardin en somnolant le nez dans un bouquin de leur bibliothèque… À peine arrivée, je rencontre Ingrid et Riccardo. Ingrid est allemande et a 80 ans (et oui, elle aussi), elle marche depuis déjà 5 semaines. C’est un personnage solaire, elle rit, elle parle fort en mêlant quelques mots d’anglais à de longues phrases en allemand que je peine à comprendre. Une femme très inspirante qui, il y a à peine 4 ans, à l’âge de 76 ans, a parcouru Israël seule à vélo en dormant plusieurs fois à la belle étoile ! Et moi qui me pensais aventurière… Et puis il y a Riccardo, qui fait la Via Francigena à vélo et avec qui le courant passe immédiatement. Nous passons la soirée à boire des bières et parler de nos vies, de la vie, comme on peut parfois le faire plus librement avec des inconnus qu’avec des proches.

Déjà le 16ème jour de mon périple et mon instinct grégaire continue de se régaler, puisque le petit-déjeuner est pris tous ensemble dans le jardin. À nous se joignent un couple de hollandais et quatre dynamiques milanaises: Rosi, Rosa-Maria, Lucia et Renata (prénom spécial pour moi car c’était celui de ma Nonna adorée), qui se sont organisé quelques jours de randonnée entre copines. Je marche toute la matinée avec l’attachante Ingrid, qui m’impressionne un peu plus à chaque minute par sa joie de vivre. Tout lui semble merveilleux et elle semble goûter la vie avec un plaisir enfantin. Elle m’apprend qu’elle a été très malade il y a quelques années et que personne ne pensait qu’elle survivrait. Elle est encore là et profite de chaque instant comme d’un énorme cadeau!

Je la laisse en chemin et continue un moment seule, l’étape n’étant pas des plus exceptionnelles: traversée d’autoroute, suivi de voies ferrées… Puis je retrouve la fine équipe italienne et marche avec elles. Elles sont bavardes, rieuses, généreuses, je passe un excellent moment à tenter de reconnaître à quoi ressemble un champ de riz mûr pour la récolte. Le soir, quelle joie de retrouver les écossais Andy et Michelle pour un bon dîner au resto du coin. Ils commençaient à me manquer depuis notre dernière rencontre à Aoste !

Plus tard, couchée dans mon lit superposé, je pense à tous ces Autres qui m’apportent tant: ceux que je rencontre ici, ceux que j’ai laissés là-bas, ceux que je croise chaque jour et chez qui la vue d’une « pellegrina » déclenche un élan de gentillesse (une villageoise m’offre des fruits de son verger, un restaurateur un dessert, une dame m’accompagne jusqu’au bout de sa rue pour me montrer le bon chemin…), et je m’endors le coeur bien au chaud.

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